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Laurent Gaude etudiants

Après le débat, un moment de dialogue plus personnel avec l’auteur était prévu.

 

Laurent Gaudé, écrivain français ayant notamment obtenu le Prix Goncourt des lycéens pour La mort du roi Tsongor en 2002 et le Prix Goncourt pour Le Soleil des Scorta en 2004, a rencontré 400 étudiants de 3e, 4e et 5e années au Lycée-Collège de la Planta (LCP) à Sion. La veille, certains, dont quelques-uns venus librement, sans leur professeur, avaient participé à une discussion plus intimiste menée par la journaliste Manuella Maury au Château Mercier à Sierre, les deux institutions ayant organisé conjointement l’événement. Les jeunes ont été enthousiasmés par l’auteur et ses livres, même ceux qui ne sont pas de grands lecteurs. Une telle unanimité est suffisamment rare pour être soulignée.

Grâce à l’initiative de Romaine Crettenand, proviseure et professeure de français au LCP, des collégiens ont rencontré Alain Blottière en 2018, Amélie Nothomb en 2019, et cette année ils ont eu la chance de dialoguer avec Laurent Gaudé, un écrivain qui embarque le lecteur dans son univers mêlant tragédie et humanisme. D’abord auteur dramatique, il relit tous ses textes à voix haute et cela a certainement une influence sur la musicalité de son écriture. Ce qui caractérise son œuvre, c’est le côté multiple. Ainsi le roman Eldorado invite le lecteur sur le parcours d’une migration croisée (cf. encadré) tandis que Nous, l’Europe: banquet des peuples est un essai en vers libres qui traite de la construction de l’Europe et de ses évolutions (cf. encadré). L’auteur, tout en étant engagé, n’est jamais moralisateur. C’est entre autres ce qui a plu aux collégiens.

 

Le commentaire d’étudiants d’une classe

 

classe Romaine Crettenand

 

Tous ont eu du plaisir à lire puis à rencontrer Laurent Gaudé. Une étudiante a même déjà dévoré Le Soleil des Scorta et La Porte des Enfers. Pour elle, la force de cet auteur, c’est la «variété des sujets abordés et des styles d’écriture». Et elle ajoute, tout sourire: «En plus, il parle beaucoup de l’Italie.» Appréciant ses textes, elle envisage de poursuivre avec d’autres titres de son œuvre, tout comme certains de ses camarades qui sont allés s’approvisionner en médiathèque ou en librairie.

De l’avis des collégiens, les échanges au Château Mercier et à l’aula du LCP étaient complémentaires. Ainsi que le résume un étudiant, le premier a permis de mieux cerner l’homme et le second l’auteur. Certaines de ses anecdotes ont touché les jeunes, par exemple lorsqu’il a raconté son obstination malgré plus de 30 refus de maisons d’édition pour son premier roman resté non publié. «Sa volonté de continuer à écrire malgré ce que les gens ont pu lui dire au début, cela suscite mon admiration», commente une collégienne. Un étudiant retient ce moment où Laurent Gaudé a parlé de l’identification des individus en lien avec l’union, précisant que l’on s’identifie facilement à une nation ou une région, mais plus difficilement à l’Europe. «Je n’y avais jamais songé», analyse-t-il.

La personnalité de l’auteur a été appréciée par tous les élèves de cette classe. Certains ont trouvé Laurent Gaudé en cohérence avec son écriture, d’autres s’attendaient à voir quelqu’un de moins «doux», se référant à la violence de certains passages de son livre Eldorado ou quelqu’un de prétentieux, grisé par toutes les distinctions littéraires obtenues. Humainement, ils soulignent l’avoir trouvé «simple», «authentique», «noble» et «accessible». Si ce portrait peut sembler trop élogieux, il est pourtant le reflet des impressions ressenties dans cette classe. Comme le dit Romaine Crettenand, «de telles rencontres avec des auteurs de qualité leur laisseront assurément de beaux souvenirs». A ses yeux, cet accès à la littérature contemporaine offre une respiration nécessaire au programme. Quant aux cours en classe en lien avec ces rencontres avec des écrivains vivants, ils se font plus sous forme de discussion, l’enseignante n’ayant pas de savoir à transmettre comme c’est le cas avec les œuvres à étudier.

Les jeunes ont aimé les livres de Laurent Gaudé, tant au niveau du contenu que de la forme. Un étudiant qui n’est habituellement pas un grand lecteur explique l’avoir lu avec plaisir, parce qu’il aborde des «thèmes vraiment intéressants, qui font écho au monde contemporain» et que «son écriture est simple». De l’avis d’une autre élève, ce qui est original chez Laurent Gaudé, c’est «sa conception du voyage, ne se limitant pas à un simple déplacement, mais incluant un cheminement intérieur et symbolique». Une autre, plutôt lectrice de thrillers, avoue que ses mots l’ont particulièrement émue.

Interrogée sur la force de la fiction pour dire la réalité, cette classe en option arts visuels y voit comme une évidence. «Si l’on prend l’exemple du livre Eldorado, en intégrant le personnage de Piracci qui fait le voyage à l’envers, cela permet de quitter l’écriture documentaire et offre au lecteur une approche différente, car la fiction met en relief le parcours des migrants», relève une étudiante. Une autre abonde dans le même sens, tout en complétant: «Le fait d’ajouter dans l’intrigue le personnage de Salvatore Piracci ayant perdu la flamme, alors que les migrants ont tous ce désir de venir en Europe, nous renvoie à notre manque de volonté et de désirs, malgré de bonnes conditions de vie.» Une autre voix dans la classe dit encore avec force: «La fiction nous met une claque émotionnelle, alors que dans l’actualité les migrants sont déshumanisés et réduits presque à un statut d’objet ou de charge que l’on se passe de pays en pays.» Dixit l’une des jeunes, «la littérature fictionnelle fait la plupart du temps écho à ce qui se passe dans la société, en se faisant le porte-parole d’une réalité vue sous un angle différent, ce qui permet au lecteur de nourrir autrement sa pensée et de la faire évoluer».

Pour vous convaincre de l’impact de la littérature fictionnelle contemporaine pour mieux comprendre l’actualité, vous pouvez donc, si ce n’est déjà fait, vous plonger dans la lecture des livres de Laurent Gaudé et en faire découvrir certains passages à vos élèves en classe (cf. encadrés).

Interview de Laurent Gaudé

Laurent Gaude

Les jeunes ont aimé les livres de Laurent Gaudé, tant au niveau du contenu que de la forme.

 

En vous présentant, vous avez évoqué le rôle de vos parents dans la découverte du théâtre. L’école a-t-elle aussi une influence?

Absolument et je me rappelle tout particulièrement un spectacle vu grâce à l’initiative d’une prof de français et de grec. Rien ne remplacera jamais la passion d’un professeur de littérature pour ouvrir la porte sur des auteurs à découvrir. Je garde un souvenir magique de certains cours.

Y a-t-il des auteurs lus à l’adolescence qui vous accompagnent encore aujourd’hui?

Il y en a beaucoup. La découverte des textes grecs d'Eschyle, d’Euripide et de Sophocle a été très forte. Je garde également en mémoire ma rencontre avec la beauté des vers de Racine, avec les poèmes de Joachim du Bellay ou avec La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France de Blaise Cendrars. Ce texte hybride, à la fois narratif et écrit en vers libres, je l’ai trouvé puissant quand je l’ai lu à 16 ou 17 ans et il n’est pas étranger à la forme de mon écriture dans Nous l’Europe. Plus tard, dans mon parcours, j’ai été sensible à des univers plus contemporains, dont celui de Bernard-Marie Koltès ou de Gabriel García Márquez. J’aime la littérature intelligente, profonde, mais en même temps joyeuse et plaisante.

La lecture est-elle toujours importante dans votre vie?

Oui, mais je vous mentirais si je ne disais pas qu’elle est menacée, mais c’est le cas pour nous tous. Dans notre société, ce temps pour lequel il faut se battre au quotidien est de plus en plus contesté. Dans la journée des étudiants, cela doit être bien difficile de dégager cet espace pour lire, car ils ont tellement d’autres sollicitations.

Avez-vous perçu très tôt que la fiction avait le pouvoir de dire autrement la réalité?

Je l’ai observé au fur et à mesure, notamment lors de voyages où je me suis confronté au réel, par exemple au nord de l’Irak ou à Port-au-Prince. J’avais pour mission de rendre compte de ce réel et je l’ai d’abord fait de manière assez classique, en écrivant des articles, toutefois je me suis aperçu que pour moi la meilleure expression était d’en faire un objet qui avait sa part de fiction. Je n’avais pas prévu de revenir de ces voyages-là avec des poèmes qui, selon moi, disent quelque chose de plus, en évoquant mieux l’ambiance ressentie.

Vos romans, malgré la dureté du réel, sont teintés d’une forme d’espérance…

Si mes livres racontent la vie de personnages malmenés par la vie ou par l’histoire, je ne voudrais pas qu’on les quitte en se disant que le monde est sinistre. J’aime chercher la beauté de ceux qui arrivent à rester dignes, même s’ils sont à terre, malgré les coups du sort, car c’est cela qui me touche le plus.

Comment vous sont venues l’idée et l’envie d’écrire sur l’Europe, sujet vaste et complexe?

Ce thème m’intéressait tout d’abord en tant que citoyen. Après avoir écrit mon premier recueil de poèmes De sang et de lumière qui parle de voyages lointains et de migration sous une autre forme que dans Eldorado, je me suis dit que c’était possible d’aborder la thématique de la construction européenne, a priori ennuyeuse, en vers libres. En amenant le sujet de l’Europe dans le cercle de la poésie, j’ai pensé que je pourrais peut-être inviter le lecteur à poser un regard différent sur l’Europe et à se questionner sur l’identité européenne. J’ai voulu raconter l’histoire avec un peu d’élan afin de faire la traversée en une fois, car l’Europe est le fruit d’un mouvement de construction, de destruction et de renouveau.

Propos recueillis par Nadia Revaz

 

 

L Gaude eldorado 

Un extrait de Eldorado

«Catane s'éloignait. Dans sa barque silencieuse, il se sentait à la dimension du ciel. Il était une infime partie de l'immensité qui l'entourait, mais une partie vivante. Il avait peur, bien sûr, mais d'une peur qui lui fouettait les sangs. Il partait là-bas, dans ce pays d'où ils venaient tous. Il allait faire comme eux: passer des frontières de nuit, aller voir comment les hommes vivent ailleurs, trouver du travail, gagner de quoi survivre. Il avait mis le cap sur la Libye. Il ne savait pas ce qu'il ferait une fois là-bas. Il n'avait plus aucun plan. L'instant imposerait son rythme. Il resterait peut-être sur les côtes libyennes pour travailler ou plongerait plus avant dans le continent africain. Cela n'avait pas d'importance. Pour l'heure, il laissait sa barque fendre la mer.»

Laurent Gaudé in Eldorado (Actes Sud, 2006)

 L Gaude Europe

Un extrait de Nous l’Europe: banquet des peuples

«Qui sommes-nous maintenant?
Ce que nous partageons,
C’est d’avoir traversé le feu,
D’avoir été, chacun,
Bourreau et victime,
Jeunesse bâillonnée et mains couvertes de sang.
Ce que nous partageons,
C’est l’humanisme inquiet.
Nous savons ce que l’homme peut faire à l’homme,
Nous connaissons l’abîme,
Nous avons été avalés par sa profondeur.
Ce qui nous lie, c’est d’être un peuple angoissé,
Qui sait l’ombre qui est en lui.
L’Europe, c’est une géographie qui veut devenir philosophie.
Un passé qui veut devenir boussole.
Un territoire de cinq cents millions d’habitants,
Qui a décidé d’abolir la peine de mort,
De défendre les libertés individuelles,
De proclamer le droit d’aimer qui nous voulons,
Libre de croire ou de ne pas croire.
Nous sommes humanistes et cela doit s’entendre dans nos choix.
Aucun Dieu unique en Europe,
Aucun panthéon devant lequel s’agenouiller.
Le territoire est vaste et doit le rester.
Nous avons construit un continent Babel,
Etrange et compliqué,
Qui ne tient que dans cet équilibre subtil
Entre indépendance et fraternité.»

Laurent Gaudé in Nous, l’Europe: banquet des peuples (Actes Sud, 2019)


 

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