Daniel Favre2 

 

Face à l’incertitude, je propose de recourir aux règles de la pensée non dogmatique.

 


 

Regard de Daniel Favre sur l’éducation à l’incertitude

Daniel Favre, professeur honoraire des Universités à Montpellier et docteur en neurosciences et en sciences de l’éducation, a non seulement rédigé un article dans le dossier du mois (cf. p. 8), mais il est aussi et surtout l’auteur d’Eduquer à l’incertitude et de Cessons de démotiver les élèves. Au vu des circonstances particulières liées au coronavirus Covid-19, il semblait évident de l’interroger en lien avec l’éducation à l’incertitude. A noter encore que Daniel Favre a côtoyé Edgar Morin dans sa formation de 1984 à 1987, ce qui a fait évoluer son modèle des motivations dans le sens de la complexification.

Avec la crise actuelle, comment ne pas se réfugier dans des certitudes?

Les mesures prises engendrent la peur. Certains se disent que s’il faut aller aussi loin, c’est qu’on ne nous dit pas tout. Face à l’incertitude, je propose de recourir aux règles de la pensée non dogmatique, en allant chercher les contre-évidences. Pourquoi nous parle-t-on de 75% de contamination inévitable en France, alors qu’en Chine il y a, en date du 18 mars, environ 80000 cas confirmés sur 1,4 milliard d’habitants, avec une courbe descendante? Il s’agit de prendre conscience que l’on n’a pas les moyens de certaines affirmations et d’être capable de percevoir les discours contradictoires. Faire un parallèle avec la grippe espagnole sans fondement, c’est favoriser le phénomène de transe hypnotique collective.

 

En quoi consiste la THC?

Ce phénomène, étudié par Adam Crabtree, empêche de penser autrement. Plus nous avons peur, plus nous sommes dans la THC et plus nous allons avoir un besoin addictif de certitudes. Nous le voyons bien avec les chaînes d’informations qui ont un pouvoir hypnotique, en redonnant en boucle les mêmes infos.

 

Admettre la complexité du monde réel n’est pas toujours chose aisée…

Certes, mais la simplification a pour effet d’engendrer des émotions qui à leur tour vont nous priver de notre liberté de penser de manière autonome.

 

Peut-on dire qu’éduquer à l’incertitude, c’est s’entraîner à prendre du recul?

Oui et pour ce faire, il faut des informations sur des sources fiables, en essayant de les recouper. Face à certaines interrogations, et pour lesquelles nous n’avons pas de réponse, nous devons apprendre à vivre avec ces incertitudes-là, du moins pour le moment.

 

Que conseilleriez-vous aux enseignants ou aux parents qui souhaitent éduquer à l’incertitude environnante?

L’important à mon sens est de faire entrer les jeunes dans la pensée non dogmatique, à savoir tenir compte de ce qu’ils ressentent, parce que la peur est là, pour très vite prendre de la distance avec certaines affirmations et accepter l’incertitude. Compte tenu du grand nombre d’inconnues dans l’équation, il s’agit de ne pas se rebeller contre les consignes décidées par les autorités, sans pour autant céder à la panique.

 

L’humour est-il un ingrédient supplémentaire pour éviter cette panique?

Absolument, le rire et la pensée non dogmatique vont bien ensemble, l’un intervenant au niveau émotionnel et l’autre sur le plan rationnel.

 

Ce virus aura-t-il des conséquences positives selon vous?

Assurément, car il aura ébranlé un certain nombre de dogmes dans bien des domaines. L’après Covid-19 ne ressemblera pas tout à fait à l’avant. Le monde éducatif, comme d’autres, va probablement davantage réfléchir en termes de valeurs.

 

Propos recueillis par Nadia Revaz

 


pdf Article paru dans Résonances