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Bruno Devauchelle 

 

L’important, ce n’est pas de finir le programme, mais de permettre à l’élève d’effectuer des progrès.»

 


 

Regard de Bruno Devauchelle sur le numérique après l’école à distance

Bruno Devauchelle, officiellement en retraite, est chercheur associé au laboratoire Techné de l’Université de Poitiers, et par ailleurs rédacteur au Café pédagogique, espace bien connu de tous ceux qui s’intéressent à l’actualité scolaire sur internet. Bruno Devauchelle est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages en lien avec le numérique. Parmi ses ouvrages récents, on peut citer Eduquer au numérique et Inverser la classe, tous deux publiés aux éditions ESF. Son regard sur une éventuelle mue de l’école après la crise du Covid-19 vise à prolonger l’article paru le mois dernier dans Résonances et intitulé La continuité pédagogique sous l’angle numérique.


 

Dans l’un des textes sur votre blog, alors que tout le monde ou presque s’emballe en évoquant l’évidente transformation de l’école, vous avez écrit: «La période de confinement n’est pas un vivier pour la transformation.» Pourquoi estimez-vous que ce n’est pas le bon tempo?

On sait depuis longtemps que dès lors qu’une situation nouvelle se produit dans le monde de l’école, ses acteurs ont tendance à s’appuyer sur ce qu’ils connaissent. Dans les années 70, Geneviève Jacquinot, qui était ma directrice de thèse, le relevait déjà à propos de la télévision.

 

Pourtant beaucoup d’enseignants se mettent au numérique avec l’école à distance, non?

Certes, ils découvrent des moyens numériques qu’ils n’utilisaient pas quotidiennement avec leurs élèves, mais à mon avis, sauf rares exceptions, ils reproduisent à distance leur enseignement en présentiel. Au lycée, certains enseignants font par exemple des cours en visioconférence de 9h à 12h et de 14h à 17h. Autrement dit, ils ont instrumenté une pratique sans pour autant changer de pratique. Par ailleurs, il s’agit de ne pas oublier que les enseignants et les élèves ne sont pas entrés par choix dans ce dispositif à distance, donc ils font avec «les moyens du bord» et le font bien du reste. Tout le monde bricole, au sens noble du terme, et les idées foisonnent, car il faut traverser cette période, mais ceux qui explorent une autre pédagogie me semblent extrêmement minoritaires. C’est donc une parenthèse où les acteurs de l’école s’adaptent à la situation. Je pense qu’il y a peu de chances pour qu’à partir de celle-ci les décideurs se disent qu’il faudrait repenser en profondeur le numérique à l’école, au-delà de l’équipement matériel. Par ailleurs, les chercheurs seront-ils en mesure de proposer d’autres modes de faire? Quant à l’innovation qui pourrait venir des directions d’établissement, elle est complexe à mettre en place, étant donné que ces dernières ont à résoudre tous les problèmes, sans avoir suffisamment d’autonomie et en étant soumises à de multiples pressions.

 

N’y a-t-il pas tout de même des approches numériques innovantes et intéressantes en cette période de continuité des apprentissages puisque j’ai lu que vous récusiez le terme de continuité pédagogique?

Si l’on parle de continuité pédagogique, on se place du côté des enseignants, alors qu’en utilisant le terme de continuité des apprentissages, on se situe du côté des élèves. Selon moi, ce renversement de paradigme est fondamental si l’on veut faire évoluer les choses, en insufflant aux élèves l’envie d’apprendre. Concernant les situations innovantes en lien avec le numérique, il y a évidemment plein de pépites que l’on pourrait récupérer ici ou là, mais qui va le faire? De plus, quantité de ressources numériques ont été gratuitement mises en ligne, néanmoins derrière ce foisonnement il faut de l’ingénierie afin de concevoir des parcours. Le fil conducteur se construit dans l’interaction. L’important, ce n’est pas de finir le programme, mais de permettre à l’élève d’effectuer des progrès, en l’incitant à s’engager dans l’apprentissage et à progressivement devenir autonome. Il s’agit pour ce faire de réinventer le modèle scolaire. Le 14 juillet 2000, avec un texte sur les maisons de la connaissance , j’ai essayé de poser ma première pierre pour changer l’école, avant de l’actualiser en y intégrant la dimension du numérique. Dans ce texte initial, j’évoquais l’idée de remplacer les établissements scolaires par des maisons de la connaissance, proposant différents espaces autour des savoirs, dont un articulé autour du désir d’apprendre. Dans cette vision, je m’inspirais de deux utopistes et expérimentateurs, à savoir Sri Aurobindo, philosophe et pédagogue indien, et Sugata Mitra, connu pour son expérience dite «trou dans le mur» à Bombay. Pour moi, les utopistes sont des sources d’inspiration si l’on souhaite, au moins partiellement, transformer les systèmes formels d’enseignement.

 

La transformation ne serait-elle pas dès lors trop conséquente?

Sans ce changement de paradigme, rien ou presque ne bougera et l’on ne saisira pas l’opportunité de repenser la place du numérique dans l’enseignement et de repenser évidemment l’enseignement lui-même. De plus, si à la reprise de l’école, l’on ne ménage pas un temps pour expliquer aux élèves cette parenthèse intermédiaire, comme après les attentats, l’on risque d’avoir un raccrochage encore plus terrible qu’imaginé. Ce raccrochage va être essentiel à tous les niveaux. Dans le meilleur des cas, l’été offrira une césure pour réfléchir aux évolutions possibles. En France, et c’est peut-être différent en Suisse, nous avons le défaut de râler contre tout, sans vouloir vraiment de changement, avec de plus la lourdeur d’un système centralisateur. En outre, l’école, malgré tous les discours ritualisés sur les inégalités, n’est perçue comme inadaptée que par une frange de la population qui se sent décalée. Là encore, il faudrait une véritable discussion sur ce qui se cache derrière ces inégalités, sans écarter les solutions numériques, en prétextant que l’absence d’ordinateurs dans certaines familles creuserait encore plus les écarts.

 

En même temps, le numérique, via des outils qui ne sont pas forcément ceux prônés par l’école, n’existe-t-il pas davantage que supposé dans les familles?

Absolument, et l’on peut voir avec cette parenthèse de l’école à distance que nombre d’enseignants essayent de rester en contact via tous les moyens proposés par l’établissement et, à défaut, ceux utilisés par les élèves. Dans les familles défavorisées, le smartphone est plus présent que l’ordinateur ou la tablette, et si l’on se réfère à plusieurs enquêtes menées en France, 100% des 12-25 ans disent accéder à internet. Malgré les directives officielles, certaines écoles utilisent donc le smartphone comme moyen pédagogique, cependant il ne faut point parler de cette réalité pourtant observée.

 

Cette crise n’offre-t-elle donc aucune opportunité?

Ce serait évidemment une opportunité formidable. Pour ma part, je souhaiterais que cette crise soit l’occasion d’une transformation du numérique à l’école et de l’école, mais sommes-nous nombreux à le vouloir vraiment?

 

Propos recueillis par Nadia Revaz


 

Pour aller plus loin...

world Le blog de Bruno Devauchelle

world Les articles de Bruno Devauchelle dans le Café pédagogique

 

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