Frederic Debons 

 

Je rêve que l’on prenne le temps de s’écouter les uns les autres pour faire évoluer notre école à partir de cette expérience.


 

Regard de Frédéric Debons sur l’école à distance et celle d’après

Frédéric Debons, enseignant d’anglais et d’histoire de l’art à l’ECCG (Ecole de commerce et de culture générale) de Martigny, est très actif sur Linkedin et ses commentaires posent souvent des questions fort intéressantes sur l’école, son rôle et ses valeurs. Une maturité scientifique, des études universitaires en lettres, mais aussi un passé d’ancien footballeur professionnel (FC Sion) et une passion pour le domaine des arts: voilà pour le portrait de Frédéric Debons en bref que nous avions interviewé en 2017.


 

Comment s’organise votre enseignement à distance?

A l’ECCG, nous utilisions déjà la plateforme Moodle et nous avons commencé par simplifier l’horaire et tout centraliser sur un agenda de classe. Ayant pour ma part environ 200 élèves à suivre, le retour par mail serait vite ingérable, aussi je propose passablement d’exercices autocorrectifs en ligne. Je peux ainsi suivre ce qui a été fait et j’observe qu’une grande majorité d’étudiants est au travail.

 

Quel regard portez-vous sur cette école à distance?

L’école sans les élèves, ce n’est pas drôle du tout. La richesse du métier, c’est l’interaction en direct et cela même le cours en visioconférence ne le permet pas. Avec cette absence, on mesure à quel point la présence des autres dans la salle de classe est fondamentale pour la motivation des élèves et de l’enseignant. Je comprends qu’il faille imaginer l’école autrement au vu de la situation actuelle, mais pour moi elle est assez vide de sens, même si cela contribue à rythmer les journées. Le dosage du programme à distance est complexe, car trop en faire pendant cette période reviendrait à prendre le risque d’accroître les écarts entre élèves. Concernant cette problématique des inégalités, nombre de sociologues de l’éducation nous alertent depuis longtemps, en vain, et cette réalité que nous percevons tous désormais devrait nous questionner.

 

Dans l’un de vos commentaires sur Linkedin (cf. encadré), vous vous demandiez si l’école d’après saura apprendre de la crise actuelle. Pensez-vous qu’elle en soit capable?

Cette expérience de l’école à distance, dont on ne sait pas encore si elle aura été ou non utile aux apprentissages, devrait dans tous les cas bousculer le retour en classe après la crise. A mon sens, le grand mythe du tout numérique s’effondre. Le constat est un peu le même qu’avec les MOOCs dans les hautes écoles qui ont été un temps la ruée vers l’or, alors que le taux d’engagement des étudiants sur la durée est faible et que chacun des modules coûte très cher à produire. L’école à distance nous aura permis de voir que le numérique est certes utile, mais que ce n’est qu’un outil et qu’en plus sa présence est inégale selon les écoles et les familles. Disant cela, il s’agira toutefois de prévoir une formation continue pour que tous les enseignants en maîtrisent les rudiments et là je pense qu’à la sortie de crise la progression sera déjà très visible.

 

Que faudrait-il alors retenir de cette période de continuité pédagogique?

Déjà le terme de continuité pédagogique m’interpelle, car elle existait bien avant le Covid-19. Ce qui est surprenant, c’est qu’aujourd’hui on redécouvre l’importance ainsi que la complexité du lien entre l’école et la famille. Ce qui me semblerait essentiel à la reprise, c’est de redonner du sens à la présence en classe, puisque le savoir n’est pas une matière morte. Il s’agirait aussi de s’interroger sur le rôle des différentes branches du programme dans le développement des élèves, car le français et les maths ne sont pas tout.

 

L’une des pistes serait-elle de lancer un vaste débat?

Selon moi, il s’agirait de faire remonter les informations des enseignants et des parents vers les décideurs et non l’inverse. Dans chaque établissement scolaire, on pourrait réunir des enseignants et des parents qui ont envie de réfléchir pour repenser notre école. Pour ce grand brassage d’idées, il conviendrait de mélanger les gens au maximum sur le modèle des World Cafés, sans écarter telle ou telle piste, en pensant immédiatement «budget», d’autant plus que la formation doit constituer un enjeu prioritaire dans notre société. Je rêve que l’on prenne le temps de s’écouter les uns les autres pour faire évoluer notre école à partir de cette expérience. Comme tout le monde a été bousculé en même temps, c’est une opportunité unique et je trouverais dommage de la rater en se contentant de mesurettes.

 

 

Propos recueillis par Nadia Revaz


 

L’un des commentaires de Frédéric Debons sur sa page Linkedin

«L'école ne fait pas exception: gouverner, c'est prévoir...

Si le Covid-19 nous a tous plus ou moins surpris par son ampleur et son impact, la sortie de crise, elle, ne devrait surprendre personne!

Pour l'instant, chacun, qu'il soit élève, parent ou enseignant, se débrouille comme il peut…

Depuis quelques jours, l'école à distance s'est lancée dans une véritable conquête de l'Ouest ... où les mieux équipés gagnent toujours!

Mais l'école sera-t-elle à la hauteur une fois le virus oublié?

L'école, d'habitude si prompte à enseigner et contrôler, saura-t-elle apprendre et écouter?

L'école, une fois de retour en classe, aura-t-elle la sagesse de concilier ses rêves numériques, son exigence de qualité, son souci de chacun et les réalités familiales?

La “continuité pédagogique”, ce mot magique, mantra ou cache-misère, ne prendra peut-être son véritable sens qu'APRÈS la quarantaine...

L'école saura-t-elle apprendre de la crise actuelle?»


 

pdf PDF de l'article