Liste des numéros enrichis

disponible sur app store   archives PDF 1854-20XX 

disponible sur google play vente en ligne au numéro

Pin It

carte GPS1

Une carte papier, un GPS pour enseigner ou les deux?

 

Avant la pandémie du Covid-19, on pouvait voir passer parfois des chars de combat à l’entrée de la ville d’Yverdon-les-Bains, voire dans la ville même. Rien de surprenant là-dessus, plusieurs bases militaires se trouvent à proximité. Sauf que des fois, des chars arrêtés aux feux rouges, des apprentis militaires sortaient pour regarder les rues, presque appuyés sur la tourelle, comme pour chercher la direction à prendre. Et ils ne regardaient pas uniquement les rues, mais une carte également. Une carte en papier, comme avant… La situation paraissait incongrue, voire surréaliste. Tous les passagers des voitures qui les entouraient les regardaient ébahis. Des militaires en char de combat qui cherchent la direction à l’aide d’une carte en papier? Ils n’avaient pas un GPS? Enfin, de la technologie high-tech, des gadgets qui vont au-delà des satellites, c’est l’armée, ils doivent sûrement s’entraîner sur des dispositifs qui dépassent l’imagination des scénaristes des films science-fiction d’il y a vingt ans.  

Et pourtant… après réflexion… la technologie ne pourrait-elle pas représenter un piège, une sorte de leurre qui donne l’illusion d’une facilité qui nous épargne moult difficultés? Mais qui pourrait nous rendre vulnérables? L’enseignement par exemple, est loin d’être à l’abri de difficultés et vulnérabilités. Comment vraiment transmettre le savoir? On sait déjà que l'apprentissage est un processus de construction des compétences, et non d'enregistrement ou d'absorption des connaissances. Que le rôle de l’enseignant du 21e siècle est de stimuler les étudiants à apprendre par eux-mêmes, car l’information est omniprésente de nos jours, il manque le guidage, la pédagogie.

Avant la pandémie les enseignants utilisaient déjà des techniques de pédagogie dites modernes: projection des vidéos, classe inversée, plateformes interactives, logiciels divers et variés, participation active, écoute active, approche interdisciplinaire, groupes de travail, etc. Tout cela pour un meilleur enseignement. En quoi c’est différent maintenant avec le confinement et des cours uniquement en ligne?  


Peu de choses se sont passées comme prévu.

Nous avons fait l’expérience d’enseigner en ligne dans cette période de pandémie tout en essayant de retirer des leçons que nous aimerions partager avec vous. Avant de commencer, nous avons lu plusieurs publications venant de sources très diverses à ce sujet. Il y en a des milliers, voire plus. Les pistes proposées en tant que meilleures pratiques sont, dans une certaine mesure, les mêmes: un accueil chaleureux, voire familier aux étudiants, maîtriser les outils technologiques, dialogue constant, évaluations multiples, monitoriser les devoirs et faire régulièrement des rappels (pour les dates butoirs, pour les étudiants manquants, etc.), répondre aux questions des étudiants dans moins de 24 heures, donner des consignes claires, stimuler la créativité, transmettre des chartes de participation aux cours, etc. C’est à cette occasion également que nous avons découvert des concepts comme «classe asynchrone», ou bien «proposer des activités synchrones et asynchrone lors du même cours». Tout cela de manière soudaine, avant le premier cours en ligne.  

Et pourtant, malgré la préparation, nous avons été prises au dépourvu. Car cela faisait beaucoup pour un seul cerveau humain… Et puis peu de choses se sont passées comme prévu: des étudiants qui refusaient d’allumer leur caméra pour des raisons diverses et variées, des étudiants absents malgré les rappels, des étudiants présents en ligne, mais «absents» du cours, des étudiants présents qui malgré la ribambelle des consignes transmises paraissaient déstabilisés, voire déboussolés.

C’est ainsi que lors du premier cours en ligne nous avons eu une étrange sensation de parler dans le vide. Et puis d’avoir trop de choses à gérer en même temps. Nous nous sommes alors dit que deux cerveaux pouvaient essayer de comprendre ce qui passe: un pour donner effectivement le cours, et un autre juste pour observer et donner des retours en temps réel et un appui d’urgence le cas échéant (un fichier qui doit être téléversé rapidement sur la plateforme, rappeler un étudiant manquant, etc.).

A partir de plusieurs documents quant à l'enseignement en ligne, nous avons retenu quatre points essentiels que nous avons testés et que nous avons retenus comme de «meilleures pratiques» ou des pratiques éprouvées par nous :  

1) Maîtriser la technologie. Même après quelques cours, il reste des fonctionnalités à découvrir et sur lesquels on devrait s’entraîner.

2) Maîtriser la dynamique des classes virtuelles en ligne. Accepter les silences et éviter «la fuite en avant» qui suppose de parler tout le temps. La classe virtuelle pourrait fonctionner bien techniquement, mais on peut avoir la sensation d’être tout le temps «aux aguets». Cela se voit. Lâcher prise s’avère difficile, mais se concentrer sur une chose à la fois peut aider.

3) Solliciter régulièrement les commentaires des étudiants en désignant par leur nom la personne qui doit parler pour éviter l’absence de réponse ou bien la cacophonie. Evidemment, et dans la mesure du possible, on essaie de faire parler tous les étudiants.

4) Demander à un collègue d'assister au cours en ligne et de partager ses commentaires sur ce qui a bien fonctionné et ce qui doit être amélioré par rapport à la dynamique de la classe.


Une des difficultés principales du passage du cours en virtuel a été pour nous la nécessité de faire attention en même temps à beaucoup de paramètres.

Mais une des difficultés principales du passage du cours en virtuel a été pour nous la nécessité de faire attention en même temps à beaucoup de paramètres: si tous les étudiants se sont connectés et restent connectés, aux sujets qui doivent être présentés en cours, aux questions à poser aux étudiants afin de maintenir un niveau de participation propice à l’apprentissage, aux réponses aux questions posées par les étudiants, aux différents problèmes techniques qui sont inévitables (coupure de son, d’image, accès aux fichiers de présentation, partages des ressources numériques, etc.), et enfin, parfois, à l’activité présente dans l’environnement personnel (famille, enfants, etc.). Afin de pallier cette difficulté, nous avons fait le choix de prendre quelques minutes avant le début du cours pour simplement être bienveillantes avec nous-mêmes, prendre conscience du fait que notre attention va être sursollicitée pendant le cours, et se concentrer sur soi, sur ce qu’on ressent, anticiper le déroulement du cours, essayer de répondre à de possibles questionnements qu’on pourrait avoir ou que les étudiants pourraient soulever, imaginer étape par étape le déroulement du cours, mettre des jalons afin de faciliter le passage entre ces étapes et pouvoir l’expliquer aux étudiants. Des études au sujet de la préparation mentale des sportifs de haute performance montrent qu’avant des épreuves de concours et pendant leurs entraînements, ces sportifs prennent le temps d’anticiper dans leur imagination le déroulement des épreuves.

Enfin, nous nous sommes renseignées sur le déroulement des autres cours. Les retours des étudiants montrent qu’ils ont du mal à se motiver à travailler pour les cours où ils doivent uniquement faire les devoirs, sans cours en ligne.

En conclusion, vous l’aurez compris, enseigner à distance de nos jours demande une préparation de sportif de performance. Néanmoins, il semble que cette préparation serait quand bien même utile pour stimuler la motivation des étudiants à apprendre. Et puis, comme vous l’avez déjà constaté, malgré le nombre presque infini des outils «intelligents» qui permettent l’existence de ces cours virtuels, les enseignants ont toujours besoin d’appliquer les principes de base de la pédagogie: encourager la participation, l’écoute active, la franchise, le non-jugement, la bienveillance, et la co-responsabilité des étudiants. La technologie, aussi avancée soit-elle, n’a pas encore remplacé la nécessité pour les enseignants d’apprendre et développer leur résilience. Et pour cela, il vaut mieux trouver la direction à l’aide d’une «carte en papier». Car s’appuyer uniquement sur la technologie sans savoir utiliser une «carte en papier» est à la fois un leurre et une source importante de vulnérabilité. Les militaires le savaient déjà.  


 

Anna Lupina Wegener Paula Nestea

Les auteures

Anna Lupina-Wegener est professeure ordinaire à la Haute école d’ingénierie et de gestion du canton de Vaud, HES-SO// Haute école spécialisée de Suisse occidentale et y dirige le groupe de recherche Management interculturel.

Paula Nestea est assistante académique à la Haute école d’ingénierie et de gestion du canton de Vaud, HES-SO// Haute école spécialisée de Suisse occidentale et elle est membre de deux groupes de recherche: Management interculturel et développement humain des organisations.

 

Les auteures remercient Richard-Emmanuel Eastes, responsable du Service d'appui et de développement académique et professionnel (SADAP) de la Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO) pour sa précieuse contribution à la réflexion pédagogique autour de cet article.


 

 

 

Aller au haut