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Pierre Vianin  

 

 

Si l’autonomie est l’objectif premier, les parents pourront alors dire à leur enfant que les tâches à domicile c’est son job et pas le leur.

Pierre Vianin, enseignant d’appui à Noës et professeur à la Haute Ecole pédagogique valaisanne de Saint-Maurice, a dispensé ces dernières années une formation continue en lien avec la thématique des tâches à domicile dans cinq établissements différents . Il est par ailleurs l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’école parus aux éditions De Boeck Supérieur, notamment sur le processus d’aide pour les élèves en difficulté, sur la motivation scolaire et sur les stratégies pour donner à l’élève les clés de la réussite (ce livre vient d’être réédité en 2020). Pour Pierre Vianin, la question des tâches à domicile entraîne dans sa mouvance une réflexion de fond sur les finalités du travail mené en classe.

 

Pour commencer, comment sortir du sempiternel débat binaire «pour ou contre les tâches à domicile»?
Je suis tout à fait favorable à l’idée de sortir d’emblée de cette question qui tend à polariser le débat, sachant qu’il y a des arguments à la fois pour et contre les tâches à domicile et qu’actuellement en Valais leur abandon n’est de toute façon pas envisagé. Je propose de faire avec et au mieux, d’autant plus que là où c’est supprimé, des enseignants et des parents les réclament, même si les recherches constatent majoritairement qu’elles creusent les différences selon les milieux socioculturels des élèves et que leur efficacité n’est pas prouvée. Reste que si l’on définit certains critères spécifiques, les tâches à domicile peuvent quand même avoir une certaine utilité.

 

Partant de là, quels sont les objectifs de ces tâches à domicile?
Dans l’ensemble de la littérature de recherche, on retrouve principalement trois objectifs, à savoir l’autonomie, l’approfondissement des connaissances et le maintien du lien école-famille. Lorsque je travaille avec un groupe d’enseignants dans le cadre d’un cours en établissement sur les tâches à domicile, après une présentation des enjeux sous la forme d’une conférence, je leur demande de prioriser ces trois finalités afin qu’ils se mettent d’accord sur celle qui figurera en premier dans la charte de l’école. Certains avouent qu’ils ne se sont jamais posé la question des finalités, pourtant elle me semble fondamentale dès lors que l’on donne des tâches à domicile. S’ils répondent qu’ils visent avant tout l’autonomie des élèves, ils devront aussi faire évoluer leur enseignement en conséquence. Rien que le fait d’avoir une visée claire aidera les familles, car elles connaîtront le but prioritaire du travail scolaire à la maison. Si l’autonomie est l’objectif premier, les parents pourront alors dire à leur enfant que les tâches à domicile c’est son job et non le leur. Selon le principe des vases communicants, tant que les enseignants et les parents portent le travail de l’enfant à sa place, ce dernier ne va pas s’engager. Ce point de bascule n’est toutefois pas simple à franchir pour tous les parents, mais lorsque c’est le cas les tensions familiales autour des tâches à domicile s’apaisent rapidement.

 

Les tâches à domicile regroupent devoirs et leçons. Les problématiques sont-elles différentes?
Les devoirs posent relativement peu de problèmes, car ce sont des exercices supplémentaires à faire à la maison, logiquement un peu plus faciles qu’en classe. Quand je discute avec les enseignants, ce sont plutôt les leçons qui sont problématiques, puisque ces dernières impliquent des stratégies qui relèvent notamment de la mémorisation. Donner une leçon en espérant que les élèves la retiennent sans avoir les outils pour savoir comment procéder pour ce faire est à mes yeux illusoire et c’est néanmoins parfois ce qui est demandé. Dans les formations continues, c’est à partir de ce constat que les enseignants perçoivent mieux l’importance du lien entre travail en classe et tâches à domicile et en arrivent donc à repenser en partie leurs manières d’enseigner.

 

Venons-en à l’organisation du travail scolaire à domicile. Quels conseils partagez-vous pour définir le cadre de l’apprentissage à la maison?
Même s’il faut éviter les raccourcis, car les problématiques sont toujours multifactorielles, des recherches établissent des corrélations entre les conditions matérielles de travail des élèves chez eux et la réussite scolaire. L’école à distance au printemps dernier a permis aux enseignants de mieux connaître l’environnement de leurs élèves à la maison, tandis qu’habituellement ils n’ont que leur cadre de référence pour repère. Disposer d’un petit espace de tranquillité pour le moment dédié aux tâches à domicile me semble un minimum. Je suis d’avis que les rituels et les routines sont importants. Pour exemple, si l’élève sait qu’en revenant de l’école, il mange un fruit puis fait ses tâches à domicile, par exemple de 17h à 17h30, il va intégrer que plus il est concentré pendant cette demi-heure, plus vite il sera libéré de son travail scolaire.

 

Comment réduire les inégalités entre élèves, d’autant que pour certains d’entre eux les tâches à domicile peuvent être particulièrement chronophages et décourageantes?
La dimension temporelle est centrale. Je trouve du reste dommage que l’indication d’une fourchette pour la durée moyenne des tâches à domicile selon les degrés, qui figurait dans la première version de la brochure sur la relation Ecole-Famille , éditée par le Département, ait été supprimée, parce que c’était un repère à la fois pour les enseignants et les parents.

 

Quel temps prévoir par exemple en 3H ou en 8H?
En 3H, cela devrait correspondre à 10-15 minutes par jour et en 8H à 60 minutes, ainsi on ajoute environ 10 minutes par degré. Quand je travaille avec des parents d’élèves en difficulté, nous parlons très souvent de cette notion de temps en fixant des règles, par exemple celle de noter dans l’agenda si un devoir n’a pas pu être terminé dans les délais et d’en indiquer éventuellement les raisons.

 

Tous les élèves peuvent-ils apprendre en autonomie et avec plaisir à la maison?
Tant que les élèves ne savent pas quoi, pourquoi et comment ils doivent apprendre, ils ne sont pas capables d’être autonomes dans leurs apprentissages, aussi bien à la maison qu’en classe. Ces questions (quoi? pourquoi? comment?) sont capitales et étroitement liées aux stratégies. Si les tâches à domicile étaient moins une prolongation de la dimension scolaire, elles développeraient certainement mieux le goût d’apprendre. Le problème, c’est qu’en proposant plus d’activités de découverte, on risquerait d’augmenter encore davantage les écarts, ce qui montre bien la complexité de la problématique.

 

De quelle manière faudrait-il s’y prendre pour réduire les inégalités familiales lors des tâches à domicile?
A la maison, c’est l’occasion pour les élèves de développer leur autonomie, aussi les parents ne devraient pas «jouer» à l’enseignant, d’autant que cela ajoute fréquemment des tensions familiales autour des tâches à domicile. Si tout le monde accepte cette règle de base, les inégalités socioculturelles s’atténuent et l’enfant est davantage motivé parce que responsabilisé. Dans les établissements où j’ai donné le cours de formation continue, nous avons travaillé à l’élaboration d’une charte permettant de définir la priorité des tâches à domicile et les rôles de chacun. Celui des parents se limite en général à poser le cadre et à contrôler, le reste étant le «métier de l’élève» selon l’expression de Philippe Perrenoud. Si l’on veut tendre vers l’autonomie, le contrôle des parents, qui peut se limiter à «écouter leur enfant réciter», doit être de moins en moins fréquent plus on monte dans la scolarité.

 

Les tâches à domicile permettent-elles de renforcer le lien école-famille?
On en revient à l’idée de la charte qui définit l’objectif prioritaire pour l’école ainsi que les rôles de chacun, élève, parents et enseignant(s). Je pense important de prendre du temps pour mettre tout cela par écrit, si l’on veut que les attentes soient explicites et clairement communiquées aux uns et aux autres.

 

Comment rendre l'élève plus autonome et l’aider à apprendre à apprendre?
Le PER, via les capacités transversales, notamment la dimension des stratégies d’apprentissage , ouvre de précieuses pistes pour apprendre à apprendre et pour développer l’autonomie. L’auto-détermination est un formidable levier de motivation. Si les élèves ont, en classe et à la maison, la possibilité d’effectuer des micro-choix, cela les incite à se mobiliser dans le processus d’apprentissage.

 

Pourquoi

 

Certes, mais les enseignants répliqueront qu’ils manquent de temps…
Je pense qu’une erreur serait de vouloir donner des cours de stratégies d’apprentissage, car il s’agit d’apprendre à apprendre en apprenant. Le but de l’enseignant est d’intégrer cette dimension stratégique dans l’action, étant donné qu’elle est consubstantielle de la tâche.

 

Ne faudrait-il pas parfois faire les devoirs à la maison, mais à l’école, de façon à tester les méthodes d’apprentissage de chacun?
Tout à fait! On peut travailler la mémorisation et échanger en direct avec les élèves sur leur manière d’apprendre. Cette approche fait sens, parce que l’élève va pouvoir associer la stratégie à la tâche elle-même et l’enseignant se rendre compte de certaines forces et faiblesses au niveau des processus d’apprentissage. Il ne manque bien souvent presque rien pour que l’élève parvienne à améliorer ses résultats, mais il peut passer à côté de ses apprentissages pendant des années à cause d’une petite erreur stratégique.

 

S’assurer de la bonne compréhension des consignes, est-ce une étape à conseiller?
Absolument et il est nécessaire de s’habituer à la diversité de la formulation des consignes. Pour donner un exemple, dans son mémoire de fin d’études à la HEP-VS, Valentin Amaro , en cherchant à savoir si la différenciation permettait un changement des représentations des élèves à propos des tâches à domicile, a mis en place un dispositif avec un temps en fin de journée pour lire et comprendre les consignes et pouvoir ensuite s’engager dans les tâches à domicile sans aucune aide à la maison.

 

Est-ce une bonne idée d’offrir aux élèves le choix des devoirs (devoirs à la carte)?
C’est une piste doublement intéressante, du fait qu’elle vise l’autonomie et permet l’auto-différenciation. Avec le système des trois bacs du dispositif de Valentin Amaro, on perçoit que les élèves se sentent davantage responsables en ayant le droit de choisir une activité plus facile, du niveau de ce qui a été vu en classe ou plus difficile. Contrairement à ce que d’aucuns pourraient croire, les élèves se lanceront alors plus volontiers le défi de parvenir à réussir le devoir dans le bac étiqueté comme «difficile».

 

Là aussi, certains diraient que c’est un dispositif trop chronophage?
Cet exemple prendrait évidemment trop de temps au quotidien, mais il est possible de le proposer occasionnellement. L’enseignement doit être varié et les tâches à domicile aussi. De plus, pourquoi ne pas donner moins de travail à la maison en visant plus d’efficacité?

 

La différenciation devrait-elle être un principe de base pour les tâches à domicile?
A mon sens, c’est un principe à généraliser. Quand on prononce le mot de «différenciation», certains enseignants envisagent l’individualisation de toutes les tâches, ce qui serait alors mission impossible. Philippe Meirieu définit deux types de différenciation, simultanée ou successive. Dans la version successive, c’est comme si on proposait un buffet varié offrant aux élèves des activités de découverte, de groupe, des résolutions de problèmes, etc. Il s’agit simplement de ne pas toujours enseigner de la même manière et c’est également valable pour les tâches à domicile. La différenciation successive, c’est la variété des modalités d’apprentissage.

 

Qu’est-ce qui est à privilégier pour organiser la consolidation des apprentissages?
En préambule, il convient de rappeler que la consolidation est à faire à 95% en classe et que le travail à la maison ne sert qu’à la vérification de cette mémorisation. A ce propos, je conseillerais la lecture de l’ouvrage de Joseph Stordeur intitulé Comprendre, apprendre, mémoriser – les neurosciences au service de la pédagogie , dans lequel cet enseignant et chercheur belge explique clairement ces trois processus. En lisant cet ouvrage, on perçoit bien que l’enseignant ne peut pas déléguer à l’élève et/ou à la famille les étapes de l’apprentissage et de la mémorisation.

 

Donc le travail de mémorisation d’une leçon se fait pour partie en classe…
Oui, mais pas seulement en partie, si possible en totalité! Si une notion a été abordée en classe le matin à 10 heures et qu’un élève doit la reprendre le soir, c’est comme recommencer à zéro, surtout dans les premiers degrés. La mémorisation exige des réactivations très fréquentes, qui peuvent l’être moins au fur et à mesure de la progression dans la scolarité. La leçon à étudier à la maison est dans ce cas une réactivation de plus qui s’inscrit dans une démarche cohérente, principalement réalisée en classe.

 

Les enseignants devraient-ils mieux connaître les mécanismes sous-jacents aux stratégies d’apprentissage?

C’est une évidence. Par exemple, comme la mémoire à long terme fonctionne autour de réseaux conceptuels, l’élève doit apprendre à repérer les mots-clés organisateurs de la leçon, ce qui facilitera grandement la mémorisation.

 

Quel type de correction suggérez-vous pour le travail effectué à domicile?
Certaines études montrent que bon nombre d’enseignants n’exploitent pas du tout les tâches faites à la maison, toutefois cela ne me semble pas être le cas en Valais. Par contre, il y a des modes de correction à privilégier à mon sens. Toujours en reprenant l’exemple du travail de mémoire de Valentin Amaro, dans son dispositif, il a proposé les corrigés au dos des activités à domicile et je suis convaincu de l’intérêt de la démarche, étant donné que les études montrent que le feedback devrait toujours suivre directement l’exercice. L’élève retourne la feuille et voit immédiatement s’il a répondu juste ou faux et, s’il ne comprend pas son erreur, il posera le lendemain la question à l’enseignant.

 

devoir domicile debarras tranquille

 

Les élèves n’ont-ils pas tendance à tricher en allant directement voir le corrigé?
Les enseignants ont toujours la crainte que l’élève triche, alors que c’est un phénomène rare et qu’il l’est encore plus si l’élève se sent responsable de ses apprentissages et qu’il sait qu’ils feront de toute façon l’objet à un moment donné d’une évaluation. Mais si les enseignants et/ou les parents sont «hypercontrôlants», cette autonomie de l’élève n’est en effet pas envisageable.

 

Les devoirs doivent-ils obligatoirement se faire à la maison ou simplement en dehors de l’école, par exemple dans le cadre d’un temps d’études?
Si c’est l’autonomie qui est visée, la prolongation du temps d’école sous forme d’un temps d’études me paraît paradoxale. Et mon commentaire est le même si l’on souhaite développer les liens école-famille. Cela peut par contre convenir pour l’approfondissement des connaissances.

 

Dans nombre de pays, on voit le marché privé de l’aide aux devoirs s’étendre. Pour vous, c’est donc une tendance à écarter…
Absolument! Je trouve cela profondément inégalitaire. Je défends une école publique qui répond aux besoins de chacun des élèves, et qui réfléchit aux solutions pour encore mieux les accompagner. Autrement, on favorise une école à plusieurs vitesses et un modèle compétitif à l’excès. C’est également pour éviter ces aides externes que les enseignants auraient intérêt à aborder systématiquement la question des tâches à domicile lors des réunions de parents en début d’année.

 

Quelle place accorder au numérique dans les tâches à domicile?
Le numérique par petites touches, pourquoi pas, mais c’est un moyen parmi d’autres, rien de plus.

 

Diriez-vous que la classe inversée, avec les cours à la maison privilégiant le numérique, et les devoirs en classe, est une fausse bonne idée?
C’est de toute façon difficile à mettre en place à l’école obligatoire et là encore on renforcerait les inégalités au lieu de les réduire.

 

Quels enseignements l'expérience de l'école à distance forcée de ce printemps peut-elle apporter à la gestion des tâches à domicile?
Pendant cette période, on a pu mesurer combien le numérique était inégalement présent et maîtrisé dans les familles. Forcés à utiliser des outils qu’ils ne s’étaient pas appropriés avant, certains enseignants moins technophiles, dont je suis, ont pu expérimenter plus concrètement l’intérêt de certaines solutions numériques, mais aussi leurs limites, car rien ne remplace la médiation en direct qui ne peut se faire qu’en classe. Via le confinement, j’ai pour ma part découvert qu’utiliser la messagerie permettait d’avoir un lien régulier avec les parents, aussi c’est une pratique que je vais conserver.

 

Propos recueillis par Nadia Revaz

 

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