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Celien Kottelat 

 Célien Kottelat

 

Le latin, c’est l’exemple même de l’interdisciplinarité.

Célien Kottelat enseigne le français et le latin au Lycée-Collège de la Planta à Sion. Il s’est prêté au jeu de l’interview pour mettre en lumière le latin. En 1re année, les collégiens doivent choisir entre «Latin» et «Italien-économie» et le latin figure parmi les options spécifiques dès la 2e année. Un apprentissage qui ne se limite pas aux dimensions linguistiques et littéraires, mais inclut une approche culturelle du monde de l’Antiquité, avec des connaissances historiques, sociétales, politiques, mythologiques et archéologiques.

 

A partir de quel moment avez-vous appris le latin et pourquoi ce choix?

Mon apprentissage du latin a démarré alors que j’étais étudiant au Collège de la Planta. Au départ, c’était un choix par défaut, car autrement j’aurais dû suivre des cours d’italien, mais également d’économie, matière que je voulais fuir. Lors du premier cours donné par l’actuel recteur Francis Rossier, j’ai été surpris par l’étrangeté du latin et cette impression de curiosité linguistique et culturelle ne m’a jamais quitté. J’ai tout de suite trouvé les liens effectués entre étude de la langue et découverte culturelle intéressants. Le fait que dans ce cours il me suffisait d’apprendre et de mémoriser pour voir mes efforts récompensés était aussi une raison pour laquelle j’appréciais cette discipline. A la fin de la première année, parmi les disciplines en option, j’ai choisi le latin sans hésitation et là j’ai découvert que c’était une matière qui se complexifiait d’année en année. Comme je le dis régulièrement à mes étudiants, l’apprentissage du latin n’autorise aucune lacune dans les connaissances de base, car si les fondations ne sont pas solides, cela devient vite périlleux et ce n’est que progressivement que l’on découvre la difficulté de l’interprétation littéraire, intégrant l’incertitude de la traduction de chaque mot.

 

A l’université, le latin a naturellement figuré parmi vos disciplines d’études…

Oui, avec le français et l’histoire ancienne. A l’université j’ai vu le latin sous un angle encore différent, du fait que la matière est abordée de manière nettement plus pointue qu’au collège, qu’il s’agisse par exemple de traduire de la poésie latine ou une épigraphie.

 

Et aujourd’hui, que vous apporte l’enseignement du latin?

Je ne me lasse pas de voir le regard que les étudiants portent sur une langue qui est morte, même s’il est possible d’écouter une radio ou de lire Harry Potter en latin. En cours de français, tous les jeunes comprennent la justification de cette discipline au programme, alors que pour le latin cela est moins évident. Certains regrettent vite leur choix, considérant que le latin c’est ringard, d’autres poursuivent avec plus ou moins de plaisir et quelques-uns s’inscrivent pour l’option spécifique.

 

Quels sont les profils de ces collégiens passionnés par le latin en 2020?

Les irréductibles qui choisissent cette discipline ont des motivations diverses, pas exclusivement linguistiques. Souvent, ce qu’ils apprécient, c’est l’opportunité d’en savoir plus sur l’histoire romaine, en entrant dans un autre monde. Certains aiment surtout découvrir les mythes qui sont des allégories essentiellement morales. Je crois qu’on peut aussi dire qu’ils sont un peu originaux et de ce fait qu’ils se démarquent dans la société actuelle. Et ils aiment à se retrouver entre eux, étant peu nombreux à choisir cette discipline.

 

Lors des journées portes ouvertes des collèges de Sion, dans le cadre d’un atelier de latin, des étudiants me disaient qu’ils avaient choisi le latin en 1re année, pour avoir l’occasion d’un voyage culturel…

Ce voyage d’études, qui ne sera hélas pas organisé cette année en raison de la crise sanitaire, contribue certainement à créer ensuite de la cohésion parmi le groupe des latinistes. Cette année, les visites de vestiges romains se feront à proximité. Lorsqu’ils découvrent certaines mosaïques à Orbe, ils sont pour la plupart admiratifs. En visualisant par exemple le mythe de Thésée et d’Ariane, ils sont fiers de reconnaître les attributs sur la base de textes lus en cours de latin.

 

Autour de vous, y a-t-il des personnes qui jugent inutile d’étudier le latin?

Tout le temps. D’un point de vue moderne, avec le courant de pensée que j’appelle managérial, ce que l’on enseigne doit servir à quelque chose et apprendre doit être un investissement financier pour l’avenir. Sur la base de ces paramètres, je comprends que beaucoup de personnes me regardent bizarrement quand je leur dis que j’enseigne le latin à des collégiens.

 

Quels sont vos arguments de défense de l’apprentissage du latin?

Même si apprendre le latin n’est pas rentable au niveau de l’économie mondiale, je suis évidemment convaincu de ses apports multiples, d’autant que c’est notre héritage culturel et qu’il mérite d’être connu, valorisé et défendu. En cours, j’observe que les étudiants des classes de latin sont globalement bons en français, ce qui ne signifie évidemment pas que les autres ne le sont pas. Dans l’ensemble, même s’il y a des exceptions, ils s’expriment mieux et sont plus attentifs à la maîtrise du style, parce que le latin exige de la rigueur. Ils ont par ailleurs des facilités en maths, puisque la phrase latine est une sorte de sudoku ou d’énigme à résoudre. C’est un jeu de logique qui implique d’analyser le sens de chaque mot selon le contexte, en examinant notamment sa fonction. Je me souviens d’un article d’un médecin vaudois qui regrettait la disparition du latin dans les écoles, estimant que c’est l’une des meilleures façons de développer l’esprit d’analyse au cœur des sciences.

 

La part accordée à la dimension culturelle des langues anciennes n’est-elle pas plus importante que pour les langues modernes?

Assurément, puisqu’il s’agit de comprendre l’environnement culturel d’une époque qui n’est pas la nôtre. Au collège, le programme de latin est essentiellement axé sur la dimension linguistique, mais la langue est toujours témoin d’une culture, aussi les deux sont constamment reliées. Dans cent ans, un texte écrit en français en 2020 devra de la même façon être contextualisé culturellement pour être compris.

 

Ce regard sur le passé peut-il aussi éclairer notre actualité?

J’essaie toujours de montrer les liens entre le passé et le présent, ne serait-ce que d’un point de vue culturel et esthétique. L’année dernière le Collège de la Planta a eu le plaisir de recevoir l’écrivain français Laurent Gaudé et c’était une belle occasion de leur montrer que dans son œuvre, par exemple sa pièce sur le mythe de Dionysos, il utilise, sous une forme contemporaine, les codes tragiques inventés par les Grecs et repris par les Romains. Dans le quotidien, des liens sont aussi à mettre en évidence. Il m’arrive de montrer une image de chats pour que les étudiants saisissent que cet animal a été importé par les Romains d’Egypte alors que les Egyptiens les avaient eux-mêmes importés de Perse, afin de chasser les rongeurs qui détruisaient les réserves de blé.

 

Le latin ouvre-t-il aussi à la philosophie?

A partir de la 4e année, les étudiants lisent entre autres du Sénèque ou du Cicéron. Nombre de textes philosophiques antiques, grecs ou latins, ont été redécouverts à la Renaissance. Ce qui est passionnant, c’est de permettre aux étudiants de prendre conscience que notre pensée s’inscrit dans une continuité historique.

 

Diriez-vous que le latin est à la croisée de nombreuses disciplines?

Le latin, c’est l’exemple même de l’interdisciplinarité, car relié au français ainsi qu’aux autres langues latines, à l’histoire, à l’histoire de l’art, la philosophie, etc.

 

Quelques enseignants de la scolarité obligatoire jonglent avec l’étymologie des mots en partant des langues parlées dans la classe et en se référant aux racines grecques et latines, mais c’est plutôt rare. Dans votre vision de l’école idéale, serait-il judicieux d’avoir une initiation au latin à l’école obligatoire?

C’est le cas dans certains cantons, sous forme d’option. Dans le canton de Neuchâtel, les élèves de 9e année suivent un cours sur les langues et cultures de l’Antiquité, ce qui est judicieux pour avoir une meilleure compréhension du fonctionnement des langues latines et pour mesurer notre bagage linguistique commun. Cette perspective plurilinguistique, avec des ouvertures culturelles pour se familiariser avec la mythologie, me semble une bonne piste.

 

Propos recueillis par Nadia Revaz

 

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