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Loic Zbinden3

 Loïc Zbinden

 

Loïc Zbinden enseigne le français et les sciences humaines et sociales au CO d’Octodure à Martigny. Etant chef de file SHS au sein de son établissement, c’est donc avec enthousiasme qu’il a plaidé la cause de la géographie, de l’histoire et de la citoyenneté qui figurent parmi les branches éducatives et culturelles.

 

Il est primordial que les élèves perçoivent en quoi il est capital d’avoir des cours de géographie, d’histoire et de citoyenneté.

 

Comment êtes-vous tombé dans la marmite SHS?

J’aime bien l’idée de la marmite SHS, car à l’université j’ai étudié l’histoire et la géographie, alors que souvent les enseignants au CO ne se forment que pour l’une des deux branches. J’ai néanmoins une plus longue relation à l’histoire, car c’est une discipline qui m’a toujours intéressé depuis l’enfance.

 

Des enseignants ont-ils joué un rôle déterminant dans votre goût pour l’histoire?

Dès l’école primaire, certains ont assurément eu une influence, mais j’ai surtout rencontré un professeur d’histoire exceptionnel au début du collège. J’en ai eu ensuite un autre qui m’a servi d’anti-modèle. Il m’arrivait alors d’expliquer la matière à des copains et un jour une camarade m’a dit que c’était cool parce qu’avec moi on comprenait. C’est à partir de ce moment-là, en fin de 4e année du collège, qu’une petite flamme m’orientant vers l’enseignement de l’histoire s’est allumée.

 

Avec un mémoire de master intitulé «La BD, support PER compatible en classe d'histoire», aviez-vous l’envie d’insuffler une autre approche à l’enseignement en SHS?

Via ce mémoire, je souhaitais trouver une façon de rendre la matière plus vivante. A mes yeux, il est fondamental de susciter la curiosité des élèves avec des supports de cours variés, notamment imagés. Et à chaque fois que cela est possible, il me semble pertinent de relier l’histoire à l’actualité pour ses ressemblances et/ou ses différences, mais là encore il n’est pas question d’avoir une approche systématique. En SHS, même si les nouveaux moyens encouragent à recourir aux images et aux vidéos, la place accordée aux sources textuelles est grande, probablement trop, car cela constitue un obstacle supplémentaire pour les élèves les plus en difficulté dans un système hétérogène. La lecture d’images nécessite aussi un balayage spécifique, car autrement l’attention des élèves se perd très vite.

 

Dans votre entourage, y a-t-il des gens qui ne sont guère convaincus de l’utilité des SHS?

Oui, et je pense que ces personnes ont une image poussiéreuse de ces branches, héritée d’une époque où l’on misait surtout sur les connaissances abstraites apprises par cœur. Certains jalons sont certes à mémoriser, toutefois via le PER le programme d’histoire et de géographie mise principalement sur l’acquisition de compétences.

 

Comment définiriez-vous l’enjeu prioritaire des SHS?

Il est primordial que les élèves perçoivent en quoi il est capital d’avoir des cours de géographie, d’histoire et de citoyenneté pour développer des connaissances et des compétences liées à ces branches. Au CO, les jeunes ont très vite l’impression de savoir et c’est à nous de les aider à mesurer la complexité du réel au niveau local et mondial, en les incitant à approfondir leur questionnement. C’est sur ce processus intellectuel que nous devons baser notre enseignement en SHS. Au départ, les ados sont souvent de bons élèves appliqués, avec plus de facilité à lister qu’à argumenter et c’est pourtant cette dimension d’analyse qui est motivante pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. Pour exemple, lorsque les élèves découvrent comment était notre fleuve à Martigny il y a à peine 60 ans, cela les aide à mieux saisir les enjeux de Rhône 3. Idem quand ils arrivent à analyser les raisons pour lesquelles les Trente Glorieuses étaient une période prospère. Et cette réflexion devrait pouvoir gagner en profondeur au fil des degrés, mais le temps nous manque.

 

Estimez-vous n’avoir pas suffisamment d’heures dans la grille horaire?

Disons-le clairement, le domaine des SHS est le parent pauvre de l’école, et en plus de l’histoire et de la géographie, il s’agit de ne pas oublier d’insérer des notions d’éducation à la citoyenneté, avec le civisme. Même avec des fils rouges, c’est un programme colossal impossible à aborder correctement avec les conditions accordées. Si l’on pouvait avoir un peu plus de temps dans la grille horaire, cela nous permettrait, non pas de voir tout ce qui est prévu dans le PER, mais au moins d’aller un peu plus loin au niveau de la réflexion.

 

Quels seraient vos arguments pour défendre les SHS?

Les SHS sont indispensables pour former les jeunes à devenir des citoyens, en les outillant pour se forger un esprit critique, de façon à ce qu’ils intègrent que tout n’est pas noir ou blanc. En histoire et en géo, en se déplaçant dans l’espace et dans le temps, on découvre d’autres façons de penser pour ensuite pouvoir penser par soi-même.

 

Faudrait-il miser sur davantage d’interdisciplinarité?

Les SHS et le français fonctionnent très bien ensemble, mais d’autres associations sont possibles. Je trouverais enrichissant que les enseignants de maths exercent par exemple les élèves à interpréter des graphiques de géo, en apportant leur regard disciplinaire. La transdisciplinarité serait certainement une clé pour améliorer l’enseignement des SHS, toutefois pour ce faire il s’agirait de faire bouger les lignes de la grille horaire et des programmes. Les changements annoncés par le PER n’ont de loin pas tous eu lieu, dès lors il conviendrait de poursuivre les transformations, sachant que pour évoluer dans sa façon d’enseigner cela prend du temps et je m’inclus dans ce constat.

 

Le PER contient donc en partie la solution…

Tout en reconnaissant que ce Plan d’études romand a permis d’importantes avancées dans la manière d’aborder la matière, il faudrait oser redéfinir la boussole, en élaguant parmi les nombreuses visées prioritaires. Comme le dit l’animateur cantonal Gilles Disero, chaque enseignant doit sélectionner en priorité les chapitres avec lesquels il est le plus à l’aise ou pour lesquels il est passionné. Si une année, une classe de 10CO survole très rapidement la période de la Renaissance, ce n’est pas tragique, car tout voir est tout simplement irréalisable. Cette année, mes élèves semblent particulièrement sensibles à la situation au Moyen-Orient, donc je pense partir de cette entrée pour susciter leur curiosité géographique et historique. Si les jeunes quittent le cycle d’orientation avec une démarche et des outils pour réfléchir, c’est ce qui prime.

 

La démarche de projet, sur le modèle de ce qui se pratique en EPP, ne pourrait-elle pas aussi être une piste?

Ce serait un peu le modèle canadien. Je trouve en effet que nous sommes trop enfermés dans nos classes, avec des moyens d’enseignement, systématiquement construits en chapitres, découpés eux-mêmes en lectures et fiches à remplir, alors que la démarche d’une demi-journée de projet thématique hebdomadaire serait certainement plus porteuse et permettrait de relier les différentes branches du programme. A Martigny, sous l’impulsion de notre directeur et avec le dynamisme de l’équipe enseignante, en 2019, l’exposition Anne Frank, favorisant l’interdisciplinarité bien au-delà des SHS, a été un événement fort pour l’école et une réussite de A à Z . Même si seulement un petit nombre d’élèves avaient pu se former pour devenir guides de l’exposition, tous garderont en souvenir une émotion particulière liée à ce projet.

 

Si l’on supprimait les SHS du programme, à côté de quoi passerait-on?

L’on passerait à côté de notre rapport à la société, au temps, à nos origines, à l’espace, mais aussi à côté du développement durable et du vivre ensemble. Sciences et SHS ont un rôle majeur à jouer dans la construction de l’esprit critique de nos jeunes. Hélas, un peu partout, la tendance consiste à grignoter ces branches, alors qu’on devrait les alimenter si l’on voulait vraiment former des citoyens capables de penser par eux-mêmes.

 

Propos recueillis par Nadia Revaz

 

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