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Pierre Perier 

Pierre Périer

 

L’école n’éloigne-t-elle pas malgré elle les familles qu’elle dit éloignées?

 

Sociologue, professeur en sciences de l’éducation à l’Université Rennes 2, et chercheur au laboratoire CREAD (Centre de recherches sur l’éducation, les apprentissages et la didactique), Pierre Périer est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Des parents invisibles: l’école face à la précarité familiale (PUF, 2019). Via ses travaux, il relaie la voix de ces familles «invisibles».

Pour son dernier ouvrage, Pierre Périer a mené une enquête sociologique auprès de parents, d’enseignants, mais aussi d’enfants-élèves issus d’un quartier populaire. Sa recherche lui a permis de croiser les regards et les expériences et de livrer des pistes pour construire la confiance réciproque.


 

Certains parents issus de classes moins favorisées et/ou allophones espèrent beaucoup de l’école, sans savoir clairement ce qui est attendu d’eux. L’implicite est-il l’une des principales sources de tension entre l’école et la famille?

Tout à fait. Quand en 2005 j’ai écrit mon livre Ecole et familles populaires: sociologie d’un différend, j’ai mis en avant cette part d’implicite qui crée un désaccord sur les règles d’échange. Il y a un véritable enjeu associé à la clarification, car moins les parents ont fréquenté l’école et en connaissent les codes, plus ils éprouvent de la difficulté à endosser le rôle qui leur est demandé. Sans explicitation, on est dans l’implicite ou dans le registre de la connivence culturelle et par conséquent dans une relation déséquilibrée. L’école doit aussi comprendre que toutes les familles n’ont pas forcément les mêmes ressources.

 

Pour reprendre le titre de votre dernier ouvrage, certains parents sont «invisibles», ce qui pour vous ne signifie nullement qu’elles ne s’impliquent pas. L’école n’est-elle pas parfois trop critique envers certaines familles?

Au lieu de gérer cette dissonance, chaque protagoniste, école ou famille, a tendance à rejeter la faute sur l’autre. Les parents invisibles sont paradoxalement surexposés à la critique, car moins ils sont visibles plus on attend leur présence, mais l’école n’éloigne-t-elle pas malgré elle les familles qu’elle dit éloignées? Pour avancer dans le dialogue, il ne s’agit pas de faire le procès des uns et des autres, mais d’essayer de comprendre les logiques à la base de ce différend. Les parents invisibles sont simplement ceux que l’école voit moins, issus des couches populaires ou parce que leurs enfants sont en difficulté scolaire.

 

L’école doit aussi composer avec des parents trop visibles et qui empiètent sur leur territoire professionnel, ce qui complique encore la donne…

En effet, il y a également ces parents très, voire trop présents, même parfois intrusifs. Face à certains d’entre eux qui sont plus titrés que les enseignants et se pensent légitimes, il n’est pas simple pour ces derniers de conserver leur autonomie dans leur expertise pédagogique.

 

Dès lors, à quoi l’école devrait-elle être attentive?

Elle doit se demander si les attentes qu’elle a à l’égard des parents sont accessibles et compréhensibles par tous. L’école devrait par ailleurs s’interroger sur la façon dont elle fonctionne, en reconnaissant des obstacles pratiques et symboliques parfois infranchissables pour une partie des familles.

 

N’y a-t-il pas un autre point central, à savoir que l’école prône l’autonomie de l’élève et dans le même temps elle attend une collaboration plus étroite avec les familles?

J’ai piloté un dossier sur l’autonomie des élèves et là encore l’école veut imposer la norme de l’autonomie, alors que cela implique certaines conditions au niveau des apprentissages, de l’éducation familiale,etc. Il est paradoxal qu’elle veuille s’appuyer sur une autonomie sans explicitation, alors que celle-ci doit être co-construite.

 

Sur le terrain, vous avez recueilli la parole des uns et des autres, dont celle des enfants-élèves. Que disent-ils à propos de la relation école-famille?

Leur logique est un peu contradictoire. D’un côté, les enfants souhaitent plutôt une présence des parents à l’école, mais en même temps ils la redoutent. J’ai tout de même été frappé en découvrant des enfants qui essaient d’encourager leur famille à faire un pas vers l’école pour rencontrer les enseignants, même si c’est peut-être plus le fait des bons élèves qui ont envie que leur travail scolaire soit davantage reconnu par leurs parents. Ce que j’ai pu constater de manière plus générale, c’est que tous ne sont pas toujours au clair sur leur rôle dans cet entre-deux, entre famille et école, n’étant pas considérés comme des sujets à part entière.

 

L’enfant-élève est pourtant l’acteur principal…

Absolument, c’est un acteur à part entière qui doit faire partie de cette triangulation de la communication école-famille. Toutefois, sa parole n’est presque jamais directement sollicitée, notamment lors des entretiens avec les parents, ou alors simplement pour acquiescer. Comme le disait Philippe Perrenoud, à propos du go-between et de l’enfant messager entre sa famille et l’école, il ne faut pas se contenter de parler à travers lui, mais il s’agit de parler avec lui. Je pense qu’il y a là un champ de réflexions à avoir, car on n’a pas dépassé la dualité parents-enseignants, ce qui est problématique.

 

Il semble que la période de l’école à distance ait permis de tisser une relation un peu différente entre les parents et les enseignants, les uns et les autres ayant dû apprendre à mieux se connaître contraints par la situation de la continuité pédagogique. Avez-vous observé ce changement?

Je suis en train de finaliser deux articles sur les effets du confinement dans les quartiers populaires et je retiens deux enseignements. D’une part, on observe que dans un contexte plus contraint, l’école a montré qu’elle pouvait prendre l’initiative et engager le contact avec un grand nombre de parents, y compris ceux qui semblaient éloignés, et d’autre part que le regard des uns sur les autres, a changé. Sans idéaliser la situation, une partie des préjugés sont tombés, car les enseignants ont pris conscience de la complexité de la réalité des conditions de certaines familles contemporaines et les parents ont été touchés par l’attention portée par l’école à leur enfant.

 

A partir de ces enseignements, comment l’école pourrait-elle entamer un dialogue constructif, sachant que les associations de parents ne sont pas représentatives de la diversité familiale?

Intégrer la voix des parents dans leur pluralité, c’est en effet un défi majeur. En France, les associations de parents d’élèves, tout en étant souvent très actives, ne représentent pas la diversité sociologique et ces dernières années elles peinent à recruter des adhérents. Elles ont bien évidemment leur place, néanmoins je pense qu’il faudrait que l’école diversifie les modalités des échanges avec les parents. L’objectif, ce n’est pas que tous les parents soient présents dans l’école, mais qu’il y ait une représentation plus équilibrée, avec des parents-relais, jouant le rôle d’interface et de mise en réseau.

 

Quelle piste vous paraîtrait prioritaire pour améliorer ce lien fragile entre école et famille?

Je pense qu’un travail d’explicitation peut faciliter le dialogue et permettre à l’école de mieux prendre en compte la diversité des familles, en faisant le deuil d’un certain parent d’élève idéalisé qui sommeille en tout enseignant. En clarifiant mieux ce qui est attendu des parents, les règles de la collaboration seront perçues comme plus équitables et permettront dans le même temps un meilleur respect du cadre symbolique qu’est l’école et par voie de conséquence de l’autorité des enseignants. A mon sens, l’école devrait être davantage en réflexivité.

 

Propos recueillis par Nadia Revaz

 


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