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Daniel Cordonier

Daniel Cordonier

 

Le conseiller a un rôle central dans le processus psychologique impliqué dans l’orientation.

 

Après 20 ans à la tête de l’Office de l’orientation du Valais romand (OSPVR), Daniel Cordonier, psychologue et écrivain, auteur de plusieurs romans dont Le bleu de l’or (Favre, 2015), vient de quitter son poste, ayant décidé de partir à la retraite ou, pour reprendre une expression canadienne qu’il affectionne, d’entrer en période d’activité libre. Comme l’orientation est un miroir par anticipation de l’évolution des formations et des professions, il semblait intéressant d’avoir son regard sur le passé et l’avenir de ce domaine.


 

Pour résumer votre parcours, je dirais ceci: un élève brillant, une envie de devenir chimiste, un bref passage à la faculté des Lettres, des études en psychologie, un doctorat à l’Université de Genève, un parcours professionnel à la Ligue valaisanne contre les toxicomanies puis à l’Office de l’orientation scolaire et professionnelle du Valais romand, comme conseiller et ensuite comme directeur, ainsi que plusieurs romans. Quel a été jusqu’à présent le fil rouge de votre orientation?

La question est amusante, car il y a actuellement un courant théorique dans l’orientation, dénommé le life designing qui intègre le choix dans une réflexion plus globale, avec comme objectif de voir comment se construit un parcours à travers la vie professionnelle et personnelle, estimant que la notion de carrière apparaît très souvent a posteriori. En toute logique, je me suis appliqué la réflexion à moi-même, et j’ai l’impression d’avoir trouvé le fil rouge qui me relie à mon enfance. A 11-12 ans, avant de m’imaginer dans la chimie, je me voyais devenir pâtissier, car j’étais fasciné par le processus de transformation de la pâte liquide gonflant et se solidifiant au cours de son passage au four. Entre la pâtisserie, la chimie, la psychologie, l’orientation et mes livres, je perçois une cohérence, en lien avec mon intérêt pour les transformations chimiques ou liées à l’âme humaine. Je suppose que ce n’est pas par hasard si, dès le début de mes études en psychologie, j’ai été sensible à la pensée de Carl Gustav Jung, lui-même intéressé par l’alchimie et reliant ses travaux à la psychologie des profondeurs. En pratiquant le conseil en orientation avec des adultes, j’ai vite perçu que les accompagner pour trouver ensemble le fil rouge de leur carrière les aidait à avoir une meilleure image d’eux-mêmes, élément essentiel pour pouvoir évoluer et se projeter plus facilement dans l’avenir.

 

Ayant été conseiller en orientation dès 1992, quelles métamorphoses avez-vous pu observer?

J’ai assisté à la complexification du monde de la formation, avec la création de nombreuses filières et passerelles, devenues l’ADN de notre pays. La qualité et la perméabilité de l’espace éducatif figurent dans un article constitutionnel datant seulement de 2005. En parallèle, l’information est devenue pléthorique.

De l’extérieur, on perd vite ses repères dans ce dédale de formations, de professions et d’informations. Le rôle de la psychologue-conseillère ou du psychologue-conseiller en orientation est-il dès lors encore plus indispensable?

C’est tout à fait exact. La multiplication des formations et des professions ainsi que l’augmentation des informations diffusées en ligne, souvent contradictoires d’une source à l’autre, ont entraîné davantage de demandes de conseils de la part du public, aussi bien des adultes que des jeunes. Les services de l’orientation sont là pour les guider au milieu de ce flot d’informations et les aider à construire leur choix professionnel, sachant qu’ils exerceront plusieurs métiers au cours de leur vie ou deviendront des slasheurs cumulant des jobs parfois totalement différents les uns des autres. Avec le life designing, l’orientation intègre les multiples dimensions de la personne dans sa globalité, dont le hasard. La question du sens, avec les bullshits jobs, a pris de l’importance, d’autant plus que les jeunes générations ont un rapport différent au travail.

 

Diriez-vous qu’il y a eu une accélération des changements?

Oui, en particulier dans le monde des métiers. Au cours de ma carrière, j’ai vu naître et mourir des métiers, ou alors se transformer en changeant de dénomination, mais ce qui est frappant c’est que ces cycles sont de plus en plus courts. La transformation digitale amplifie ce phénomène, ce qui complique la tâche du conseiller en orientation, du fait qu’il devient difficile de donner des conseils à un horizon de plus de cinq ans. Certains métiers, notamment dans l’artisanat, même s’ils s’ouvrent à la technologie, resteront, tandis que d’autres, impliquant des formations très poussées au niveau tertiaire, pourraient disparaître avec la robotisation. J’imagine aussi qu’il y aura une mise en situation différente des métiers, avec la généralisation de stages en réalité virtuelle qui remplaceront les vidéos sur www.orientation.ch.

 

Au niveau de l’orientation dans les écoles, ces dernières années ont vu l’émergence des notions d’approche orientante et par domaines…

Les changements opérés par l’orientation scolaire ont permis de s’adapter à ceux du monde des formations et des professions. A la fin du processus, il y a et il y aura toujours un choix de métier, mais celui-ci va encore devoir évoluer pour que chacun soit en capacité d’en refaire d’autres régulièrement. L’orientation, au service de la personne et non de l’économie, devra accompagner les jeunes et les adultes afin qu’ils se connaissent mieux, aient une conscience plus juste de leurs manques et de leurs forces, et donc une plus grande confiance en eux.

 

Quel est le principal atout de l’orientation? Et son point d’amélioration?

Sa force, c’est la culture commune qui est partagée par tous les conseillers en orientation, avec une homogénéité des pratiques du fait que tout le monde a reçu la même formation à l’Université de Lausanne, et sa faiblesse, c’est un manque d’ouverture qui peut en découler. Par ailleurs, comme les conseillers en orientation sont majoritairement des femmes, il peut y avoir un déséquilibre pas toujours facile à gérer avec certaines associations dans des professions très masculines. Avant la crise sanitaire, nous avions initié une autre manière de resserrer les liens, avec les cafés-métiers régionaux.

 

Faut-il relier orientation et formation continue?

Dans toute orientation d’adultes, le thème de la formation continue au service d’un projet de carrière est sous-jacent. En venant chercher conseil auprès de l’orientation, certains hésitent entre une formation continue et une réorientation et il est évidemment plus simple et moins coûteux en énergie et en temps de capitaliser sur des compétences déjà partiellement acquises dans la vie professionnelle et personnelle. Nombre de formations continues existent, et là encore la mission de l’orientation est d’ à la navigation.

 

Petit exercice de psycho-fiction, comment imaginez-vous la transformation majeure de l’orientation dans 20 ans?

Je ne sais si cela va se réaliser, mais mon souhait serait que tout le monde perçoive pourquoi ce sont des psychologues qui s’occupent de l’orientation. S’il s’agit de parler d’un métier précisément, un professionnel est évidemment plus à même de le faire, car il faudrait les avoir expérimentés tous pour en parler aussi bien que des experts, mais le conseiller a un rôle central dans le processus psychologique impliqué dans l’orientation. Ainsi on comprendrait mieux la complémentarité de l’orientation avec le Salon des métiers ou la Journée des métiers. Par ailleurs, je pense que la réalité virtuelle sera un peu partout dans l’orientation, toutefois la dimension humaine du job sera encore plus indispensable.

 

A l’orée de votre réorientation, savez-vous la direction que vous allez emprunter?

La retraite n’étant pas forcément le paradis imaginé, je me suis mis quelques garde-fous, avec des projets dont je sais qu’ils se réaliseront et d’autres qui se feront ou pas, mais qui laissent la porte ouverte à la liberté et à l’étonnement. Dans la gestion de carrière, je suis à l’étape du legs, aussi je vais continuer à donner des cours à l’Université de Lausanne et celle de Neuchâtel, en psychologie de l’orientation et du travail. Dans la continuité également, j’ai signé le contrat avec mon éditeur pour mon prochain roman. M’étant toujours intéressé au cinéma et à l’audiovisuel, j’ai de vagues idées de réalisation ou de création d’une chaîne YouTube. La retraite ainsi envisagée, c’est un peu comme l’adolescence, avec l’ouverture du champ des possibles mais sans avoir à trouver sa place dans la société.

 

Propos recueillis par Nadia Revaz


 

Pour s’orienter

https://www.orientation.ch/

https://www.vs.ch/orientation

 


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